C’était mieux avant

C’est sûr, et d’ailleurs comment  pourrions -nous aujourd’hui dire le contraire ?
« De mon temps, avant le 17 mars 2020, on ne vivait pas masqué, on était libre, on n’avait pas de gestes barrières ni confinement, ni couvre-feu, ni de malades…euh, mais si, évidemment, bécasse ! Oui, mais pas de la covid. Mais qu’est ce que je suis en train de dire là ? Oh la la, on s’embrouille vite dès qu’on commence à parler …comme avant !
Mais alors, ne faudrait-il pas dire aussi  : ce sera mieux après ? Et ça, on ne l’entend pas beaucoup.. Que se passe t-il donc ?

Nous venons de chanter le psaume 42 « Comme un cerf altéré brame », le genre de chant auquel on ne comprend rien quand on est enfant, non seulement en raison du vocabulaire mais aussi parce que les mots sont hâchés, césurés, ce qui fait qu’en les chantant, le sens vole en éclats.

Mais le répertoire des psaumes chantés, c’est le grand incontournable des protestants.. Depuis toujours (et bien avant encore), nous aimons chanter des psaumes : ils sont là, installés dans le fauteuil de nos recueils, et semblent résister à l’usure du temps, que ce soit dans Les ailes de la foi, Louange et prière, Nos cœurs te chantent, Arc-en ciel ou Alléluia (dernier recueil qui a déjà pris de l’âge et qu’on n’a toujours pas commandé : oh, attendons encore un peu et nous achèterons le suivant !).

Agnès : D’accord d’accord, c’est le « must »  des parpaillots, mais il faudrait qu’on  s’écoute un peu  chanter : vous entendez le nombre de plaintes, de pleurs et de gémissements ? Curieusement, cela ne nous pose aucun problème. Nous les chantons à tue-tête (quand nous sommes nombreux) , nous les pratiquons, de génération en génération. C’est toute notre culture, notre identité musicale et  cultuelle qui est en jeu. On a toujours fait ça, c’est un ‘avant’ à ne pas lâcher après. Mais, soit dit en passant : ce n’est pas très gai. Ne méritons -nous pas un peu notre réputation d’austérité ?

Titia : Ces protestations me rappellent quelqu’un dont on parle d’un bout à l’autre dans la bible : le peuple d’Israël. Libéré de l’Egypte où il fut esclave pendant des générations, il réussit , avec Moïse, à traverser la Mer rouge, puis entre dans le désert. Mais au bout de quelques semaines, ça grince des dents de tous côtés  !
Ecoutons
le livre des Nombres, au chapitre 11 :

4Le ramassis de gens qui se trouvait au sein d’Israël fut rempli de désir, et les Israélites eux-mêmes recommencèrent à pleurer ; ils disaient : Qui nous donnera de la viande à manger ? 5Nous nous souvenons des poissons que nous mangions pour rien en Egypte, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail ! 6Maintenant, notre gosier est desséché : plus rien ! Nos yeux ne voient QUE de la manne.

Agnès : Oui mais regarde, ils ne meurent pas de faim, ils reçoivent de la manne, c’est mieux que rien, non ? Et tous les jours. Combien aujourd’hui aimeraient qu’il pleuve de la manne au dessus de leurs têtes !

Titia : C’est vrai, mais le drame c’est que les Israélites ne mesurent pas leur chance. Ecoutons la suite :

7Or la manne ressemblait à de la graine de coriandre ; elle avait l’apparence du bdellium.8Le peuple se dispersait pour la recueillir ; on la broyait au moulin ou on la pilait dans un mortier ; on la faisait cuire dans une marmite ou on en faisait des galettes. Elle avait le goût d’un biscuit à l’huile. 9Quand la rosée descendait sur le camp, la nuit, la manne y descendait aussi. 10Moïse entendit le peuple qui pleurait, chacun dans son clan, à l’entrée de sa tente.

Agnès : A quoi la manne ressemblait -elle ? Du blé, du bédé-li-um ?

Titia : Du bdellium. Les spécialistes se sont penchés sur le sujet pendant des siècles. Il n’ y a que des réponses approximatives, un consensus pour dire que cela ressemblait à une sorte de gomme ou de résine. 

Agnès : Peut-être était-ce pour cela qu’ils pleuraient sur leur sort.. 

Titia : Ce n’est pas fini, écoutons la suite :

Le SEIGNEUR se mit dans une grande colère,11Et Moïse, très affligé, lui demanda (….) Pourquoi me traites -tu de la sorte, Seigneur ? (…)Pourquoi m’imposes tu le fardeau de diriger tout ce peuple ? (…) 13Où pourrai-je trouver de la viande pour tous ces gens qui pleurent et exigent que je leur en donne à manger ? (….) 16Le SEIGNEUR répondit à Moïse : Rassemble-moi soixante dix des Anciens d’Israël, de ceux que tu connais comme anciens et secrétaires du peuple ; amène-les à la tente de la Rencontre ; qu’ils se tiennent là, debout, avec toi.

Agnès : Ah les Anciens, ils sont drôlement utiles ! Il y a même des secrétaires parmi eux ! Au conseil presbytéral je  comprends, mais en plein dans le désert, c’est un vrai sacerdoce. Moi, je leur tire mon chapeau !

Titia : On peut dire que c’était le bon temps. On peut même dire : c’est encore le bon temps car ils sont toujours là aujourd’hui, et heureusement que nous les avons avec nous, nos Aînés ! Sinon, où l’Eglise irait-elle ?

 Finissons la lecture :

17Je descendrai, (dit le Seigneur) et là je te parlerai ; je retirerai un peu du souffle qui est sur toi et je le mettrai sur eux, pour qu’ils portent avec toi la charge du peuple et que tu ne la portes plus tout seul. 18Au peuple, tu diras : Consacrez-vous pour demain, et vous mangerez de la viande, puisque vous avez pleuré en présence du SEIGNEUR, en disant : « Qui nous donnera de la viande à manger ? Nous étions si bien en Egypte ! » Le SEIGNEUR vous donnera de la viande, et vous en mangerez. 19Vous en mangerez, non pas un jour, ni 2 jours, ni 5 jours, ni 10 jours, ni 20 jours, 20mais un mois entier, jusqu’à ce qu’elle vous ressorte par le nez et que vous en soyez dégoûtés car vous avez rejeté le SEIGNEUR qui EST parmi vous et vous avez pleuré devant lui en disant : « Pourquoi donc sommes-nous sortis d’Egypte ? »

Chantons un de nos psaumes bien-aimés, le Psaumes 107. Les strophes 2 et 6 font directement allusion au récit biblique que nous venons d’entendre :

2.ils erraient solitaires,
dans le désert sans fin,
Aveuglés de poussière,
Privés d’eau et de pain,
Vers toi ils ont crié,
Seigneur, dans leur déroute,
Tu les as délivrés,
les guidant sur la route.

6.D‘autres brûlants de fièvre,
Tordus par la douleur,
Ecartaient de leurs lèvres,
Le pain avec horreur.
Vers toi ils ont crié,
Seigneur dans leur angoisse,
Tu les as délivrés,
Et
guéris par ta grâce. »

Guéris par la grâce de Dieu : c’est ce que venons de chanter. Les Israélites le sont-ils ? Franchement, on ne dirait pas ! En effet, malgré la sortie de l’ Egypte et la vie d’esclave, malgré la traversée saine et sauve de la Mer rouge, malgré la liberté retrouvée, les Hébreux continuent d’affirmer que c’était mieux avant, et qu’au moins, en Egypte, ils mangeaient à leur faim ..

‘C’était mieux avant’ : réaction aussi vieille que l’humanité ! Il faut croire que c’est plus fort que nous, cette manie de regretter ce que nous n’avons plus au lieu de nous réjouir de ce qui nous reste et nous est accordé ! Le problème c’est que cela nous rend aveugles et sourds…et amnésiques. En effet, les Hébreux en arrivent à oublier carrément leur sombre passé d’esclaves soumis à un Pharaon tyrannique et mégalo !

Conséquence ? Dieu est affligé, et même très en colère : l’ingratitude de son peuple l’exaspère et il prend la décision de le « gaver » de viande jusqu’à l’écoeurement pour le mettre face à l’absurdité de son attitude.

Agnès : C’est tout de même terrible, cette histoire ! Les Israélites ne tirent aucune leçon de vie de leur histoire : ils ont quitté un pays d’oppression, ils ont échappé à toutes sortes de dangers, et pourtant, ils trouvent qu’avant, c’était le bon temps.  Ça me fait penser à un entretien que j’ai eu comme assistante sociale avec une vieille dame, veuve de gendarme, qui me confia : « ah vous savez, c’etait le bon temps pendant l’occupation ! » Je suis restée sans voix.
Comment donc retrouver la voie du discernement lorsqu’on est aveuglé ? Comment sortir de ces regrets mortifères, de ce dilemme qui peut nous emmener jusqu’à l’absurde, je me le demande.

Titia : Quelqu’un n’est -il pas venu nous sortir de ce pétrin, de nos esprits étroits ? Voici un passage de l’Evangile de Jean, au chapitre 16. Jésus s’adresse à ses disciples, en confiance et en confidence. Voici quelques extraits de son ‘discours d’adieu’ :

5Maintenant, je m’en vais auprès de Celui qui m’a envoyé, et aucun d’entre vous ne me demande : « ou vas tu ? »Mais la tristesse a rempli votre cœur parce que je vous ai parlé ainsi. 7Cependant, je vous dis la vérité : il vaut mieux pour vous que je m’en aille ; En effet, si je ne pars pas, celui qui doit vous venir en aide ne viendra pas à vous.(…) 12J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pourriez pas les supporter maintenant. (…)16Encore un peu, et vous ne me verrez plus ; puis encore un peu, et vous me verrez. 17.Quelques-uns de ses disciples se dirent alors entre eux : (…) Que signifie  ce « peu de temps » dont il parle ? Nous ne comprenons pas ce qu’il veut dire. 19Sachant qu’ils voulaient l’interroger, Jésus leur dit : Vous débattez entre vous de ce que j’ai dit : (…) 20 Oui, je vous le déclare,c’est la vérité » : vous pleurerez et vous vous lamenterez, tandis que le monde se réjouira : vous serez dans la peine mais votre peine se changera en joie. 33Je vous ai dit tout cela pour qu’en restant unis à moi, vous ayez la paix.Vous aurez à souffrir dans le monde. Mais prenez courage ! J’ai vaincu le monde ! »

Agnès : Je n’avais pas réalisé à quel point  les disciples allaient être déstablisés.

Titia : Ils sont en effet bouleversés : qu’est ce que leur Maitre est en train de leur dire ? Il leur parle de s’en aller, mais pourquoi, et où donc ? Il leur dit qu’ils seront tristes et pleureront ? Bèn tiens, c’est sûr, mais pourquoi faut-il que ça change ? Pourquoi ne peuvent-ils pas rester ensemble, avec Jésus, en sa divine compagnie, et continuer à ses côtés sur les routes de Palestine ? Voyager, marcher ensemble, l’écouter, se reposer à l’ombre des figuiers, passer des moments rien qu’avec lui, en confidence ; l’écouter en direct, être réconfortés, enseignés et nourris par Jésus…C’est sûr, l’expérience est unique !

Alors, quand Jésus leur annonce qu’il va partir, c’est la sidération, le désarroi le plus total. C’est comme si on entendait les disciples murmurer, juste à côté de nous : Rien ne sera plus jamais comme avant ! Comment allons -nous faire sans toi ? Tu es notre Maitre, celui que nous avons suivi depuis 3 ans, depuis la Galilée jusqu’à Jérusalem, nous avons tout laissé derrière nous pour te suivre. Nous avons besoin de toi. S’il te plait, reste avec nous Seigneur !

Agnès : Et que fait Jésus ?

Titia : Jésus leur répond en quelque sorte ceci : « Vous ne pouvez pas éternellement rester avec moi. Il faut que je m’en aille, et je vous donnerai la force nécessaire. N’avez -vous pas été nourris de l’Evangile et du Royaume de Dieu ? Si oui, ne le gardez pas pour vous. Ne me gardez pas pour vous. Vous avez reçu mission d’annoncer mon Evangile au monde, et d’e témoigner autour de vous ce que je vous ai fait connaître.

2000 ans plus tard, le message est le même. Le Christ nous a tout donné : sa Parole, sa vie.  Il nous lance sur la route à notre tour, vers l’avant, et non vers le passé.Faisons lui confiance. N’ayons pas peur. Ce qui fut bon « avant » , ce qui nous a été donné, accordé, ce qui a été vécu, pourquoi tout cela serait-il mort parce que nous ne l’avons plus sous nos yeux ? Pourquoi n’aurait-il plus d’effet, plus de conséquences heureuses sur nos vies, sur notre présent ? Nous avons cette manie de toujours dire : « il faut s’attendre au pire ». Pourquoi ne pas espérer le meilleur ?

Agnès : D’accord, on se lance sur la route, on va de l’avant,mais avec quel « moteur » ?

Titia : Avec le carburant gratuit et inépuisable qu’est le Christ Jésus. C’est lui qui nous fera avancer, c’est Lui qui nous aidera à « marcher notre vie« , comme le dit joliment un psaume. D’ailleurs, gardons -nous de le confisquer ! C’est la tentation qui guette les Eglises, les chrétiens que nous sommes, de rester entre nous, avec la Parole de  Dieu entre 4 murs, rien que pour nous. Un peu comme dans le récit de la transfiguration : vous savez, quand Jésus monte avec trois disciples dans la montagne, et qu’il leur offre un moment unique de communion, de paix et de lumière avec lui, un moment que Pierre voudrait garder pour toujours, car rien ne lui paraît plus beau. Combien nous lui ressemblons ! Cela nous est tous déjà arrivé de vouloir que le temps s’arrête, quand l’émotion est là , fragile et sublime, autour d’un paysage émerveillant, d’un chant ou d’une musique, d’une prière ou d’un silence, d’un regard ou d’un visage. Mais il est impossible de rester au sommet de nos émotions et de nos émerveillements, fussent-ils les plus beaux : il faut redescendre dans la plaine, retrouver la vie de chaque jour.

Oui, les disciples ont bien du mal à accepter que Jésus s’en aille. Ils voudraient tellement le garder, l’avoir ..sous la main, comme un Jésus portable. Or, ils se sentent déjà « orphelins », nous confie l’évangéliste Jean. mais Jésus répondra : Non, vous ne le serez pas, vous ne resterez pas seuls. Et ses mots de réconfort sont pour ses apôtres comme pour nous aujourd’hui. Il continue inlassablement de nous dire : va, vis et deviens. Va avec la force que tu as. Confie à Dieu ta route, Dieu sait ce qu’il te faut.

Nous sommes appelés à aller de l’avant. La vie est devant nous et nous y pousse. Laissons le passé qui n’est plus, et l’Avenir qui n’est pas encore. Et n‘oublions pas que chaque fois que nous disons « de mon temps, c’était mieux.. » nous excluons tous ceux qui n’y étaient pas, nous nous coupons de la génération qui arrive. C’est une expression particulièrement redoutable pour nos enfants.
Faisons nôtre la parole du Christ adressée à ses disciples : qui de vous peut, par son inquiétude, rallonger tant soit peu la durée de sa vie ?  Ne vous souciez pas du lendemain : le lendemain  se souciera de lui même. A chaque jour suffit sa peine..(1)

Agnès : Sa peine ? Oui mais pas seulement ! A chaque jour suffit  aussi..sa joie… sa confiance…et son espérance.

Titia : Ah, voilà le mot qui nous manquait !
Espérer : drôle de verbe quand on y pense. En effet, il est impossible de le conjuguer au futur alors même qu’il désigne bel et bien l’avenir. Ecoutez : j’espérerai que la paix viendra.
Non, ça ne va pas, ça sonne faux !
Cela veut dire qu’espérer, c’est pour aujourd’hui et non pour demain : J‘espère que tu iras mieux la semaine prochaine. Ce verbe ne peut se conjuguer qu’au présent.

Agnès : Ça tombe bien parce que j’avais un présent à te faire.
Titia : Un cadeau ?
Agnes : Non, un présent !
Titia : Comment ça ?
Agnès : C’est mon présent, c’est le tien aussi, c’est le nôtre. C’est pour nous tous.

Amen

 

Agnès NOYER-MASSELOT
Titia ES-SBANTi 

Prédication à deux voix-
Culte à 4 mains
«C’était mieux avant »
Temple du Mas des abeilles.
20/03/2021.

Philippe Diény : piano
Jacky Masselot : accordéon