Dis-nous Abraham, pourquoi tu cours ?

PREDICATION (Genèse 18, 1-16)

Abraham, pourquoi tu cours ?

Chaque fois qu’on se penche sur un récit biblique, on est frappé par la place de l’hospitalité qui traverse la Bible et tout le proche-Orient.. (et aujourd’hui encore dans une grande partie du monde). Pourtant, la rencontre d’Abraham avec ses hôtes sous les chênes de Mambré ne se résume pas à une leçon de citoyenneté -fût- elle excellente – Elle nous dit aussi autre chose, à travers une mise en scène truffée d’éléments étonnants, paradoxaux ou troublants. En effet, bien des choses «  ne collent pas » dans ce récit.  Tout d’abord, nous sommes  au Proche-Orient : aucune personne sensée ne se promène à l’heure la plus chaude de la journée ! Or, ici, trois hommes se déplacent en plein cagnard. Il fait si chaud que le vieil Abraham est assis à l’entrée de la tente- sans doute à tenter de trouver un peu d’air  à l’ombre des chênes.

Une énergie insoupçonnée
Abraham a …99 ans et somnole. A cet âge-là, tout est permis. Or, le voilà brusquement debout, à la vue de trois inconnus qui s’approchent de lui. Quelle souplesse pour un casi centenaire ! De plus, le voilà qui se met à courir de part et d’autre, dans le campement, pour préparer l’accueil de ses hôtes, et la chaleur du jour ne lui semble poser aucun problème : c’est vraiment étonnant.   L’hyper-activité d’Abraham à l’arrivée des trois visiteurs est admirable ou déconcertante, ou..les deux. Elle est  surtout totalement étrangère à l’esprit oriental. En Orient, un vieil homme ne court pas , ce n’est pas digne, ça ne se fait pas (sauf s’il y a le feu).

Fast food  ou fast hospitalité ?
L’empressement avec lequel Abraham se met en mouvement , son dévouement, sa précipitation ont quelque chose d’enfantin, d’incongru. Apprêter rapidement un veau entier : mais pourquoi faire ? Est-on en droit de se demander. On n’en est pas encore au fast-food tout de même ! Préparer un méchoui nécessite des heures de travail et s’il est midi lorsque les voyageurs arrivent, il sera 17h quand ils vont goûter…
Abraham, master chef ? Pourquoi pas, mais j’ai plutôt envie de dire : pourquoi ? En vue de quoi ? Même chose pour Sara consignée aux galettes, avec des quantité ahurissantes à préparer :  « trois mesures de farine «  c’est l’équivalent de …25 kg de farine ! De qui nourrir une colonie de vacances entière pendant des jours.

Gracieuse gratuité
Autre « étrangeté » : Abraham ne demande RIEN à ses visiteurs. Ni à leur arrivée, ni pendant leur repas.. Il ne les interroge pas au préalable, il ne leur demande d’où ils viennent ni où ils vont, ni la raison de leur venue. Non seulement il ne les questionne pas mais il leur lave les pieds et les nourrit.
Et nous ? Imaginons un seul instant que l’on ouvre la porte à des inconnus venus à l’improviste, que nous les fassions asseoir, poser leurs manteaux et que nous leur offrions un café sans leur poser aucune question ? C’est tout juste impensable !

Et Dieu dans tout ça ?
Le narrateur nous a signalé au tout début de l’histoire que Dieu vient rendre visite à Abraham. Mais où se trouve t-il, le Seigneur ? On nous dit  qu’Il «  apparaît à Abraham aux chênes de Mamré ».. Mais juste après.. .on le cherche ! Ces visiteurs  parlent en « Je » mais ils sont trois. A moins que ce soit le contraire ? On passe ici du singulier au pluriel, sans aucun égard pour la grammaire : voilà qui est fort singulier, non ? Où donc le Seigneur est-il :  à coté des 3 visiteurs ? parmi eux ? devant eux ? est-il l’un des 3 ? ou bien est -ce un 4ème  qui ne dit pas son nom ?
Alors, combien sont-ils : 1-2- 3- 4 , faudrait savoir, non  ?
Savoir…. Voilà un mot qui s’accorde mal avec la foi. Le croyant n’est pas quelqu’un qui « sait ». Il croit, il espère, il fait confiance. Mais « savoir », la belle affaire ! Que « sait »il au juste de Dieu, Abraham ? Que « sait » -il de ce qu’il se passera demain, de  ce long chemin sur lequel Dieu les a placés , lui et Sara?
Ces 3 visiteurs sont décidément d’étranges étrangers…

Clignotants
Et si toutes ces étrangetés et incertitudes  étaient des clignotants pour nous dire : soyez attentifs, il se joue là quelque chose d’essentiel, derrière les excès et les exagérations apparentes. Les insistances  dans les récits bibliques ont  toujours leur raison d’être :
-En arrivant à l’heure la plus chaude la journée , où il ne se passe rien, les trois visiteurs sont sûrs que personne ne les attend.
-L’hospitalité « Abrahamique », c’est accueillir celui qui se présente et non celui que je choisis : et  de découvrir que cette rencontre peut  être de l’ordre de la grâce.
-La souplesse, l’agilité et l’empressement d’Abraham à tout donner à ses hôtes, sollicitant son cœur et son corps-  illustre cette citation de l’auteur Christiane Singer  :« La chaleur du cœur empêche le corps de rouiller » , citation qui témoigne des ressources intérieures insoupçonnées d’un vieillard au coeur brûlant lorsque visité par le divin.
-Le message dont les trois visiteurs sont porteurs s’adresse à un couple de vieillards qui avait cessé d’attendre l’impossible. La façon de Dieu se révèle vient chambouler l’ordre des choses. Elle fait voler en éclats la Fatalité . Elle transforme le destin en destination. Décidément, Dieu ne fait pas comme tout le monde. Est-ce cela qui fait rire Sara au fond de la tente ? On dit tellement souvent «  c’est incroyable » quand on s’émerveille de quelque chose qui nous arrive et nous prend au dépourvu !
Quel retournement pour Abraham qui a tant donné de se retrouver à recevoir à ce point. En français, le mot « hôte » a  la bonne idée de signifier deux choses : celui qui accueille l’invité et celui qui est accueilli. C’est un peu magique, et.. c’est tellement vrai !  A quel moment Abraham a t-il compris que c’est Dieu qu’il accueillait en recevant les trois visiteurs : sur le champ ? Après coup ?
Et pour nous aujourd’hui  : comment cela se passe t-il dans nos vies  ? Avons -nous déjà accueilli Dieu sans le savoir ? Allez « savoir » !!! Cette histoire nous rappelle en tous cas que ce n’est pas nous qui décidons de la façon dont les choses vont se passer.. En fait, toute rencontre avec Dieu a la couleur de l’imprévu.

Titia Es-Sbanti

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