Parole bleue 7 –

En cette période où nous ne pouvons pas nous retrouver pour les cultes et les autres rencontres communautaires « en tant qu’expériences sensibles », mais où demeure la possibilité de visites par les aumôniers à l’hôpital, je vous propose de nous laisser rejoindre par le pasteur et théologien Dietrich Bonhoeffer. Il nous interpelle sur l’importance de la vie communautaire comme possibilité pour les chrétiens d’être « par là même la semence du royaume jetée dans le monde entier. » J’ai choisi quelques passages d’un de ses livres (1) qui entrent en résonance avec ce que nous vivons aujourd’hui et peut constituer un encouragement précieux.

Si donc dans la période qui va de la mort du Christ au dernier jour, des chrétiens peuvent vivre avec d’autres chrétiens dans une communauté déjà visible sur la terre, ce n’est que par anticipation miséricordieuse du Royaume à venir. C’est Dieu qui, dans sa grâce, permet l’existence dans le monde d’une telle communauté, réunie autour de la parole et du sacrement. Cette grâce n’est pas accessible à tous les croyants. Les prisonniers, les malades, les isolés de la dispersion (…) sont seuls. Ils savent, eux, que l’existence d’une communauté visible est une grâce. Leur prière est celle du psalmiste (Ps. 42, 5). Mais ils restent isolés, comme les grains d’une semence que Dieu a voulu disperser. Cependant, ils saisissent d’autant plus intensément par la foi ce qui leur est refusé en tant qu’expérience sensible. (…) Mais il n’en demeure pas moins que, pour le chrétien, la présence sensible d’autres frères constitue une source incomparable de joie et de réconfort. (…) Le croyant n’a pas à se croire encore trop charnel de désirer voir le visage d’autres croyants. (…)

Le prisonnier, le malade, le chrétien isolé reconnaissent dans un frère qui les visite un signe visible et miséricordieux de la présence du Dieu trinitaire. C’est la présence réelle du Christ qu’ils éprouvent lorsqu’ils se voient, et leur rencontre est comme une rencontre de joie. La bénédiction qu’ils se donnent est comme celle de Jésus-Christ lui-même. Si donc une seule rencontre entre deux croyants comporte déjà une telle joie, quel trésor inépuisable de béatitude ne s’ouvre-t’-il pas pour ceux auxquels Dieu permet de vivre dans la communion d’autres croyants ! Certes, cette grâce de la communauté que l’isolé considère comme un privilège inouï est facilement dédaignée et foulée aux pieds par ceux qui en sont chaque jour les objets. Nous oublions vite que la vie entre chrétiens est un don du royaume de Dieu qui peut nous être repris chaque jour, et que nous pouvons d’un instant à l’autre être précipités dans la solitude la plus totale. (…)

La communauté visible que Dieu nous donne peut être plus au moins complète. Une visite, une prière, un geste de bénédiction, une simple lettre suffit pour donner au chrétien isolé la certitude qu’il n’est pas seul.

Et voici ce que D. Bonhoeffer écrit (2), lorsqu’il est lui-même isolé, prisonnier, à un ami :

A Eberhard Bethge,  Tegel,  le 15 décembre 1943

« Cher Eberhard,

Quand j’ai lu ta lettre hier, c’était comme si une source sans laquelle ma vie spirituelle se desséchait, redonnait ses premières gouttes d’eau après très, très longtemps. Cela va te sembler exagéré (…) (mais) C’est bien différent, dans mon isolement. Force m’est de vivre du passé ; l’avenir qui s’annonce pour moi dans la personne de Maria consiste encore tellement en signes qu’il se situe dans l’horizon de l’espérance plutôt que dans la sphère de la possession et de l’expérience palpables. En tout cas, ta lettre a dérouillé mes pensées lasses et engourdies….

 

Christophe Amédro, le 20 novembre 2020

 

(1) in De la vie communautaire.

(2) in Résistance .et soumission