Parole Bleue 6 – Mon âme, bénis l’Eternel

« Mon âme, bénis l’Éternel et n’oublie aucun de ses bienfaits ! » (Psaume 103, 2)

J’ai longtemps cru que ces paroles étaient une prière créée par mon père. En effet, dans la tradition familiale qui a conduit ma vie d’enfant jusqu’à ma vie de jeune adulte, nous faisions chez mes parents la prière avant chaque repas en nous donnant la main les uns aux autres. Parfois, c’était un chant, mais quand c’était une prière, toujours courte, c’était souvent celle-là.
La voix de papa était enjouée et irénique quand il prononçait ces paroles, et maintenant, je me rend bien compte que les bienfaits n’étaient pas d’abord les nourritures terrestres qui allaient nous régaler, mais que pour lui nous étions un des bienfaits que le Seigneur lui avait offerts.
Au demeurant, le fait de se donner la main, court instant de pause et de silence respectueux, avant que ne reprenne le brouhaha de nos rires et de nos chicanes quotidiennes, donnait une solennité au repas comme temps de rencontre et de partage : ce rite me semble avoir été comme l’établissement renouvelé de repas en repas d’une petite république dans laquelle chacun a sa place, et chacun droit à sa reconnaissance. Ainsi, quand nous avions des invités, -fussent-ils incroyants- « nous ne changeons pas nos habitudes », disait le père (qu’un journaliste du Monde qui s’était trouvé dans cette situation avait qualifié de « patriarche entouré des siens »). Ils étaient, de ce fait, partie prenante de la petite république et ils y avaient leur place.

Maintenant ,je sais que cette courte prière était un verset de psaume qui peut être lu de deux façons selon qu’on appose une virgule après « mon âme ». Une incitation à ne pas laisser nos pensées, nos souvenirs ou nos projets dans l’errance, à la merci de l’incertitude ou de l’aigreur, mais à les poser dans une vie dont le sens se trouve en Dieu et aux bienfaits qu’il nous accorde. Ou alors une affirmation de foi courte qui dit la gratitude de l’orant !

En cette période où la possibilité des contacts, des rassemblements nous fait défaut, depuis tous ces mois où je ne puis ni embrasser, enlacer ou seulement serrer la main, je découvre par ce manque qui me heurte à chaque fois que je croise quelqu’un comme si la distance était manque d’humanité et d’affection manifestée et partagée, je me dis que nous apprenons, par ce manque, tous ces bienfaits simples que le cours de la vie nous offre : les autres tout simplement !

« Mon âme bénit l’Éternel et n’oublie aucun de ses bienfaits ! »

Ce beau chant de la reconnaissance au travers de l’aventure humaine vécue devant Dieu, rejoint un autre verset de psaume qui s’est mis lui aussi à rythmer mon existence. Le grand théologien suisse Karl Barth, dès la fin de la 1ère Guerre Mondiale considérait qu’on ne pouvait rien comprendre à sa théologie si on n’avait pas médité sur le Psaume 63 :« Ta bonté est plus grande que la vie…» (Psaume 64/4)


C’est devenu pour moi comme une clé de lecture du texte biblique : quand la bonté et la fidélité de Dieu se manifestent comme des forces, des dynamiques plus grandes que les aléas et difficultés chaotiques de l’existence humaine. Il ne s’agit pas de cette sorte de spiritualité qui essaierait de déprécier ou effacer la vie en ses manifestations, sorte de négation de soi. Bien au contraire, il est question de saisir que nos vies, dans les tourmentes qu’elles traversent, dans nos tâtonnements, nos erreurs, nos échecs, nos peurs comme dans nos élans, nos réussites, nos hauts faits, ne sauraient être séparées de la bonté de Dieu ni de sa fidélité, ni prendre sens sans celle-ci.

C’est ce qui fait la beauté de nos vies humaines, précisément au cœur de la crise que nous traversons et qui nous porte d’incertitudes en angoisses pour aujourd’hui et pour demain. Dieu n’est pas cause de nos tourments, il n’est pas non plus celui qui nous abandonne, il nous invite, au delà des apparences immédiates à ce qui nous restitue à notre dignité humaine : l’amour du prochain !

Ainsi je puis « agir et aller aux grandes causes sans savoir ce que réserve à notre cause l’avenir fécond »1 parce les chemins de foi m’invitent dans la confiance à « aider la vie et regarder la mort d’un regard tranquille »2.

Au fond, la petite république de mon enfance s’est élargie, et la rencontre comme le partage avec autrui est la belle table à laquelle je suis toujours appelé à prendre place.

Parce que le texte biblique me nourrit au quotidien (ici, juste deux citations, mais qui me portent), je peux vivre ces temps avec une confiance qui ne va pas de soi, qui n’est pas issue d’un naturel insouciant, mais de cet âpre combat qu’est la confrontation de nos vies de chaque jour avec le texte biblique.

« Ta fidélité est bien meilleure que la vie…»
« Mon âme, bénis l’Éternel et n’oublie aucun de ses bienfaits ! »

Jean-Christophe MULLER, le 18 novembre 2020

1 Jean Jaurès, Discours à la Jeunesse
2.
idem