A Cana, un mariage qui décoiffe

A Cana, un mariage qui décoiffe

Prédication à l’occasion du culte de la cité – Nîmes- 25/11/ 2017- Titia Es-Sbanti

    (Jean 2, 1-10)

1Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là. 2Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses disciples. 3Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » 4Mais Jésus lui répondit : « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore venue. » 5Sa mère dit aux serviteurs : « Quoi qu’il vous dise, faites-le. » 6Il y avait là six jarres de pierre que les Juifs utilisaient pour leurs rites de purification ; Chacune d’elles pouvait contenir une centaine de litres. 7Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez d’eau ces jarres » . Ils les remplirent jusqu’au bord. 8Jésus leur dit : « Maintenant puisez et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent, 9et il goûta l’eau devenue vin – il ne savait pas d’où venait ce vin, mais les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient. Il appela donc le marié 10et lui dit : « Tout le monde offre d’abord le bon vin et, lorsque les invités sont gris (ivres), le moins bon ; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant ! » 11Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. 12Après quoi, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples ; mais ils n’y restèrent que peu de jours.

Pour l’évangéliste Jean, c’est le premier signe public de Jésus, « au coeur de la cité » dirait-on aujourd’hui, même si Cana, le lieu où se déroule l’histoire, est une modeste bourgade de Galilée… Et bien, il y a de quoi s’étonner : en effet, pour un tout premier signe, on aurait pu s’attendre à  un niveau plus élevé. Par exemple : que Jésus guérisse un malade, qu’il sauve une personne de la mort, qu’il nourrisse une foule affamée, qu’il délivre une personne du démon. Et bien non : Jésus est invité à un mariage. Oui, vous avez bien entendu : Jésus fait la fête !  Croyez-vous qu’il assurerait au moins la bénédiction des mariés ? Ou qu’il dispenserait un enseignement aux convives ? Et bien non : Jésus ne se rend même pas utile, ni par les gestes ni par la parole spirituelle. Ce qu’il fait, c’est renouveler le stock de vin au cours du repas de noces, et sur demande s’il vous plait ! Par conséquent : même pas de sa propre initiative. Alors, comme premier signe extérieur du Messie, non seulement ce n’est pas très utile, mais c’est même plutôt futile quand on y pense : les invités ont déjà tellement fait la noce qu’ils n’ont plus de vin à force d’en avoir trop bu.

Franchement, cette remise à flot des jarres de vin n’était pas une question vitale. Ou plutôt si , mais dans l’autre sens : si la voiture avait existé à l’époque de Jésus, la rupture de stock aurait peut-être même sauvé la vie de certains invités au volant, au sortir du village de Cana, après une fête bien (trop) arrosée…

En fait, cette histoire de mariage à Cana est truffée de détails apparemment étranges, incongrus, voire incohérents. L’évangéliste Jean, avec la finesse et l’humour qui sont les siens, se plait à ponctuer ses récits de petits détails. La plupart du temps, on ne les remarque pas : c’est normal car les détails ne sont pas faits pour être remarqués mais pour être découverts. Asseyons-nous un moment à la table de Cana pour regarder cette histoire surprenante de plus près :  1)le maitre de cérémonie, responsable de toute la logistique, ne s’est même pas aperçu que le vin manquait ! Etrange, non ?   2)Marie : en bonne mère juive, elle fait remarquer à son fils ce qu’il doit faire : elle lui parle comme si son fils était encore à la maison ! Comme si elle avait encore quelque chose à dire sur sa vie, comme si elle avait encore de l’autorité sur son Messie de fils.  3) La suite ne se fait pas attendre : Marie se fait reprendre par son propre Fils, tout Messie soit-il.   Jésus lui répond : «que me veux tu, femme ?» Rendez-vous compte de la teneur de tels propos : Que fait Jésus ? Rien de moins que remettre sa mère à sa place ! Et encore, la phrase est bien tournée par les traducteurs de la Bible. Car de façon plus directe, cela signifie : « mais maman, de quoi je me mêle ? » Sauf que Jesus ne lui dit même pas « maman », il dit : «femme». Ça alors.   4)Comment le sait-elle, Marie, que les invités du mariage n’ont plus de vin ? Ce n’est tout de même pas elle la maitresse de maison. Imaginez un instant qu’un invité à votre mariage vous dise : « y’a plus rien dans nos verres» (surtout si c’est votre propre mère). Non, ça ne se fait pas.  Marie, qui n’est pas chez elle, se mêlerait-elle de ce qui ne la regarde pas ?    5)L’ordre donné par Jésus : « remplissez d’eau ces jarres ». Quel sens cette parole peut-elle avoir, sachant que chacun de ces récipients pouvait contenir environ 100 litres ? Faites le calcul : 600 litres au total. Vous imaginez le temps que cela a dû prendre ?   6)Le sujet principal de la fête – le marié – se tait. Il est en dehors du coup, il semble ignorer tout ce qui s’est passé à son mariage ! Sans oublier son épouse, ignorée elle aussi, de cette histoire – Si ça se trouve, elle n’est pas venue au mariage lorsqu’elle a découvert comment se comportait sa belle-mère..

Qu’est-ce que toutes ces étrangetés veulent dire ? Que le message n’est pas à chercher dans cette histoire de mariage à proprement parler. Oui, tous les éléments excessifs ou incohérents de ce récit montrent que le sens est à chercher ailleurs. Ces détails donnés par l’évangéliste Jean agissent en quelque sorte comme des clignotants pour attirer notre attention là où une lecture rapide nous ferait simplement dire : «ah, encore un miracle de Jésus !» Au fait, ce texte n’est pas là pour nous dire que Jésus est un magicien habile. Le mot miracle est d’ailleurs absent de l’Evangile de Jean : ce sont les chrétiens eux mêmes qui l’utilisent depuis des siècles ; on se demande pourquoi car un tel « miracle » est à vrai dire peu crédible et dépourvu d’intérêt pour nos existences difficiles. Ce qui retient mon attention tout au long de cette histoire à Cana, ce sont  les déplacements . Si on regarde de près, on voit que tout le monde a bougé. Ou presque. Pourquoi ? Parce que lorsque Jésus passe, il déplace ! Voici :  1)Marie change de statut : elle n’est plus seulement la maman de Jésus, elle passe de « mère » à « femme », c’est-à-dire qu’elle devient disciple elle-même, appelée à servir, et non à se mêler des affaires de son fils. Il lui faut dépasser la dimension de famille au sens étroit du mot.D’ailleurs, avez-vous remarqué qu’elle n’est pas appelée par son prénom mais seulement comme «mère de Jésus» ? Marie doit apprendre à s’effacer : au début, elle était au centre des invités de la fête et le récit commence avec elle. Quant à Jésus, il est « aussi » invité, nous dit l’évangéliste, à côté   d’elle. Marie doit apprendre à faire de la place à son fils.    2) Les serviteurs passent d’un maitre à un autre puisqu’ils se mettent au service de Jésus. Eux aussi deviennent disciples : de serveurs de table, sous les ordres du marié , ils vont devenir serviteurs du Christ, convoqués, et sollicités par celui-ci. Ils étaient des exécutants mais les voilà embarqués par Jésus dans une complicité.   3) Les grandes jarres passent du vide au plein, de la religion installée, avec ses rites figés à la VIE qui déborde de ces grands vases : imaginez comme ça doit couler , voire déborder On passe de la restriction à la surabondance, du rite (purification) c’est-à-dire de la religion à la foi, au don, à la grâce, de la loi  à la joie de la fête.  De même que le vin devient abondant,  la vie va devenir abondante grâce à Jésus.  4) Le maître du repas : pour lui, l’arrivée de ce vin supérieur en fin de fête apparait comme un grand gâchis : L’intendant, se retrouve dépossédé, dessaisi de la maitrise de la fête : il découvre une réserve de vin imprévue, et en le goutant, il constate (apprécie !) sa qualité, et s’étonne de son arrivée tardive.   Jésus a brouillé les cartes : le maitre ne maitrise plus le repas, l’organisateur est dérouté, maitre de cérémonie ignore ce qui s’est passé, est comme mis à l’écart, et rejoint ainsi le rang des invités..  Il était leur supérieur , leur obligé, Mais après.. Il raisonnait par rapport à la logique économique : et il doit se faire à une logique toute autre, celle de la grâce surabondante…   5) Enfin : Le sens même de la fête est transformé  : la fête devait finir, avec du moins bon vin, et voilà qu’avec le vin supérieur qui arrive, elle va commencer ! Alors que tout est fini, tout recommence. Le bon vin  c’est celui qui fait bondir les cœurs et relance la fête, celle d’avoir Dieu parmi nous . Fête de tous les jours. Avec Jésus, tout est sens dessus dessous : c’était le manque, et maintenant c’est l’abondance !  Ce sont les serviteurs qui l’apprennent en premier. Les maitres, eux, n’en savent rien. Jésus déplace nos logiques, nos manières de faire et de vivre.

Et nous, sommes-nous prêts à laisser le Christ nous transformer, à accepter qu’il nous déplace, et peut-être nous bouscule ? Non pas à notre manière mais à la sienne ?  Sa manière de nous mettre en mouvement, peut se faire dans le secret, comme à Cana :  L’eau changée en vin se fait à l’insu de tous, en cours de route.  Telle est la promesse de Dieu pour nous :  quand nous pensons qu’il n’ y a plus de vin, que notre espérance est en panne, que l’énergie et la joie nous font défaut, le Christ EST Là.  Il agit déjà  au coeur de nos vies, là où nous sommes, pour verser de la joie là où l’on n’y voit plus clair, pour nous aider ensuite à faire nous -mêmes le pas suivant.  Oui, sa promesse est déjà   en chemin, en cours de route. Jamais terminée. Jamais épuisée.   Amen

 

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