La porte que personne ne peut fermer

Nous voici dans l’Evangile de Jean, au beau milieu des brebis. Cette scène fait partie de l’imaginaire chrétien, tellement elle a été représentée par les tableaux, les vitraux et bas-reliefs de cathédrales ! Elle en rappelle d’autres qui ont marqué à jamais l’histoire de l’art : la brebis perdue et retrouvée par exemple, avec le berger portant celle-ci sur les épaules.
C’est fort sympathique, ces animaux frisés qui gambadent dans la verte prairie en compagnie d’un gentil et bon berger ! Sauf que.. nous ne sommes pas dans une belle histoire rassurante et inoffensive de berger tranquille mais dans une parabole, et une parabole porteuse d’une dimension polémique.
Elle s’adresse principalement aux pharisiens (à ne pas confondre avec « parisiens »).C’était des gens très religieux, très pieux, tellement pieux qu’on aurait pu en faire une clôture.La plupart d’entre eux sont hostiles à l’égard de Jésus, ce Galiléen qui vient bousculer tous ceux qui croient croire mieux que les autres et se pensent plus justes et plus proches de Dieu.
En affirmant « Je suis le bon Berger », Jésus fait voler en éclats tout ce que l’espérance populaire attendait en ce temps- là : dans la culture de tous, l’image du berger était associée au Dieu d’Israél dont on espérait qu’Il enverrait un représentant digne de ce nom pour délivrer le peuple de l’insupportable occupation romaine. La figure du Berger était la promesse d’un commandement fort, royal, militaire, offensif, qui rendrait au peuple son indépendance nationale et sa fierté perdue.
Mais Jésus n’est pas ce Berger-là. Il ne répond à aucune des attentes de son peuple : il n’a pas de programme politique ni de projet d’évangélisation…même le mot Eglise n’appartient pas à son vocabulaire. Et comme si cela ne suffisait pas, Jésus ajoute que tous ceux qui avant lui se sont donnés le titre de berger avaient pour seule ambition celle de prendre le pouvoir. Il les qualifie de « voleurs et des brigands ».
Ça n’a pas dû faire plaisir à tout le monde ! C’est fou, quand on y pense,  le nombre d’amateurs de pouvoir qui ne cherchent qu’à tondre les brebis..C’est fou,  le nombre de promesses de gras pâturages qu’ils nous font miroiter… Il suffit de se reporter au journal télévisé de n’importe quel pays.
Avec des mots d’aujourd’hui, on pourrait traduire le message de Jésus de la façon suivante : méfiez-vous de ceux qui veulent avoir barre sur vous, faire de vous un troupeau anonyme, bête et discipliné,facile à tondre et à utiliser, qui veulent capter vos énergies, vos moyens, vos ressources, pour leur profit.

A l’opposé, le Berger dont parle Jésus est prêt à donner sa vie. Vous connaissez un berger, vous, qui donnerait sa vie pour quelques brebis ?
Le Berger auquel Jésus s’identifie aime  ses brebis de façon inconditionnelle. Il les appelle non pas par leur numéro de Sécurité sociale ou d’INSEE mais par leur nom. Ce ne sont pas des moutons, ce sont « ses » brebis. Ce Berger leur dit : « Vous n’êtes pas des chiffres, des nombres, des pourcentages,des statistiques dans les fichiers de l’Etat, des medias ou de la paroisse. Vous avez des noms, des noms de baptême». C’est que, dans l’Evangile, il n’ y a pas de place pour les moutons de Panurge !

Jésus souligne la relation de confiance entre le Berger et ses brebis. Ainsi, même si elles sont entassées dans l’obscur bercail du monde et ne voient guère le berger, la voix de celui-ci ne trompe pas. C’est qu’il a un accent, ce Berger. De Nazareth, de la région de Galilée,  mais avant tout , c’est l’accent  de l’amour. C’est pourquoi il est le Bon berger. Il ne se donne pas d’abord à connaître mais à reconnaître. Par sa voix, par sa parole vivifiante, intime et familière.
Cette proximité est insupportable pour les pharisiens. Ceux- ci avaient un sens particulièrement vif de la grandeur de Dieu. Ils avaient tellement le «sens du sacré » que le discours de Jésus sur le Berger est perçu par eux comme un blasphème. Car dans l’univers du sacré, chaque chose est à sa place. On ne mélange pas le ciel et la terre, les frontières sont tracées.
Les Réformateurs se heurteront eux aussi à la théologie du sacré, qui interdit tout rapprochement : Dieu est au ciel et l’humain sur la terre. C‘est lui qui doit s’efforcer d’aller vers Dieu et non le contraire.
L’intuition de Luther fut de redécouvrir la stupéfiante proximité de Dieu à travers Jésus-Christ.

Mais, nous dit l’évangéliste Jean, les pharisiens ne comprirent pas ce que Jésus  voulait leur dire ».
S’apercevant que ses auditeurs ne le suivent plus, Jésus introduit une nouvelle image, celle de la porte, il va la répéter deux fois : « je suis la porte ». On notera que l’image de la porte n’a eu aucun succès dans l’histoire de l’art en comparaison avec la figure du Bon berger. Avez- vous déjà vu représenté un Jésus- porte dans l’art chrétien ?

A quoi sert une porte ? À ouvrir et fermer bien-sûr. Mais ici, elle sert surtout à laisser passer. Elle permet la circulation. La porte est le lieu du passage entre le chez soi et le dehors, entre la sécurité et l’inconnu. La porte est ce qui empêche de  rester «entre soi ». Si elle reste fermée, elle perd sa raison d’être.

Je suis la porte... dit Jésus.
La porte
est là pour laisser passer et cette circulation est vitale, si on ne veut pas mourir. Il faut entrer et sortir, pour vivre. Si les brebis restent dehors et ne rentrent plus, elles vont connaître de vrais dangers–c’est certain. Si elles restent à l’intérieur et ne sortent plus, elles mourront de faim tout simplement,car on n’a jamais vu un pâturage entrer dans un enclos.

Ce qui compte, c’est de passer. Vous allez peut-être me dire : c’est bien gentil mais en pleine période covid,  semi-confinement et couvre feu, ce n’est pas très délicat de nous parler de sortie ! Vous auriez pu choisir un autre texte, non ?
Laissez-moi
préciser : passer par cette porte, cela signifie passer par Jésus. Il s’agit d’ avoir Jésus entre soi et les autres, non pas comme une retenue, mais comme un passage. 
Une amie, profondément habitée par l’Evangile, me confia un jour que chaque fois qu’elle se sentait jugée ou menacée dans son intégrité, elle plaçait le Christ entre elle et l’autre. Cela la fortifiait et l’aidait à rester debout, à surmonter sa peur, à rester en relation avec l’autre, y compris lorsque celui-ci était mal intentionné à son égard. Cela l’aidait lorsqu’elle était tentée de se replier sur elle-même, dans son enclos.

Je suis la porte…. celui qui entre en passant par moi sera sauvé.

Enfin une définition plus accessible et moins abstraite du salut, ce grand  et gros mot de la foi, ce mot qui a tellement angoissé le moine Martin Luther et déclenché la Réforme !  «Que dois-je faire pour être sauvé, pour trouver grâce aux yeux de Dieu ?  » se demandait -il, assailli par le doute et les tourments.
«Celui qui passe par moi sera sauvé.. » répond le Christ. Etre sauvé, ce n’est donc pas le fruit de nos efforts personnels, ce n’est pas d’être quelqu’un d’admirable, ce n’est pas d’être le plus pratiquant des croyants, ce n’est pas avoir décroché un rendez-vous avec le ciel, non !  Etre sauvé, c’est passer par Jésus (et non par l’Eglise).

Reconnaissons-le : il est arrivé dans l’ histoire (et ce n’est pas fini) que l’Eglise ressemble à un enclos avec une porte fermée, ne laissant pas la parole de Jésus passer… Mais justement, au nom d’un des principes protestants de la Réforme : « une Eglise réformée toujours à réformer », elle doit se ré-interroger sans cesse  à ce sujet.

« Celui qui passe  par moi  sera sauvé » : tel est le rappel salutaire  de la parabole du Bon berger et de la porte : la porte, c’est une personne, et par conséquent une relation vivante et non une pratiquequi fait la joie du croyant.

Le Christ est la garantie de la libre circulation des croyants, de leurs questions, de leurs doutes et confessions de foi. Celui qui passe par moi, dit -il, pourra entrer et sortir, et trouvera de la nourriture. Cette nourriture, il l’appelle la vie, la vie  en surabondance.
Voilà la promesse qui nous est faite : non pas exister mais vivre. Cette porte qu’est Jésus s’ouvre non seulement sur le strict nécessaire, non seulement  sur le  SMIC spirituel mais sur un supplément de vie. Un « plus » de vie, un sens de vie. Bref, tout ce qui fait que la vie est autre chose qu’une question de biologie cellulaire.

La vie en sur-abondance, dit Jésus. De cette vie-là, nous avons encore tout à apprendre. Ainsi, à la question d’un journaliste  : qu’est-ce qui vous surprend le plus dans l’humanité ? le Dalaï Lama répondit  : « Les hommes, parce qu’ils perdent la santé pour accumuler de l’argent. Ensuite, ils perdent leur argent pour recouvrer la santé. Et ils se perdent dans d’anxieuses pensées sur le futur au point de ne plus vivre ni le présent ni le futur. Ils vivent comme s’ils n’allaient jamais mourir.. et meurent comme s’ils n’avaient jamais vécu. »

La vie selon Jésus : non pas celle qui accumule des biens, avide de consommation, mais la vie à partager avec tous ceux qui passeront par le Christ-porte , lui qui nous permet de quitter nos peurs, nos préjugés, notre solitude pour découvrir et recevoir des frères et des soeurs.
Oui, je le crois fermement, e
n passant par lui, mon espérance se dilate, mon horizon s’élargit, m’offre un courant d’air qui deviendra un courant d’amour.
Voilà un Berger dont on n’aura pas fini de parler : il est dedans,  il est la porte, il est dehors, il invite à entrer, il pousse dehors,  il marche devant, il donne sa vie, il est crucifié, il est vivant. Et tout le monde peut avoir la vie. Il est la porte que nul ne pourra fermer.  Amen

 

Titia Es-Sbanti


Prédication donnée à l’occasion du culte de la Réformation, temple de l’Oratoire, 25 octobre 2020

 

 

Texte biblique : extraits de l’Evangile de Jean, chapitre 10.

«En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis mais qui escalade par un autre côté,celui-là est un voleur et un brigand. Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis. Le gardien lui ouvre la porte, et les brebis écoutent sa voix ; il appelle ses brebis, chacune par son nom, et il les emmène dehors. Lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête, et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix. Jamais elles ne suivront un étranger ; bien plus, elles le fuiront parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers. »
Jésus leur dit cette parabole, mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu’il disait. Jésus reprit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés. Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir. Le voleur ne se présente que pour voler, pour tuer et pour perdre ; moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en surabondance.« Je suis le bon berger : le bon berger donne sa vie pour ses brebis. (…) Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos et celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix et il y aura un seul troupeau et un seul berger ». (…)
Ces paroles provoquèrent à nouveau la division parmi les Juifs.