Avec ou sans contact ?

Dans l’Evangile, c’est l’histoire d’une femme sans nom et sans contact. Une histoire de sang et de « sans » qui va  connaitre un retournement….

« Avec ou sans contact ? »  Il y a 18 mois, je ne pratiquais pas encore cette formule magique. La première fois que la question m’a été posée, c’était à la boulangerie. Je me rappelle ne pas avoir compris tout de suite et je crois avoir répondu d’un rire  bête : «euh, enfin… avec le contact c’est plus sympa, non ?  »
C’était une question troublante : ah la la, dans quel sens cette formule marchait-elle donc ? J’ai toujours eu du mal avec le oui -non : «Oui je n’en veux pas », «oui, vraiment non». ou : «non, c’est bien ça». Et puis, je croyais que la négation positive  ou l’affirmation négative  ça s’annulait ...

Avec ou sans contact ?
Je compris par la suite qu’il fallait surtout être réactive, vive, rapide, pragmatique, bref : gagner du temps -car c’est bien de ça qu’il s’agit encore et toujours -ne pas hésiter, ne pas chipoter, tendre sa carte bleue et apprendre à dire avec assurance : « non, avec du contact». Ou : «oui, sans contact ! » Enfin… je voulais dire «oui avec le sans contact ».

Avec ou sans contact ?
Dès le départ, ce slogan m’est apparu comme une illustration ironique de notre façon de ne pas vivre ensemble aujourd’hui. « Bonjour, je prendrai un billet de train en seconde. Sans contact oui. Emplacement : «place isolée » svp, j’aime bien être seul dans le wagon. «Bonjour docteur, ce serait pour prendre rendez-vous. Non, pas une téléconsultation, une consultation.. comme avant, vous savez, quand on pouvait se faire examiner..un rendez-vous quoi ! avec du contact oui, pour contrôler les battements du cœur ce serait mieux.

Avec ou sans contact ?
Imaginez un instant une société où l’on pourrait choisir avec qui on veut être et avec qui on ne veut pas être : que des contacts choisis ! On s’assoirait uniquement à côté de qui on veut, de qui on aime, de qui nous plait. Et on pourrait en commander autant qu’on veut. Abonnement en illimité. Bonjour, vous reprendrez bien un petit peu de contact ? Avec ou sans modération ? Je vous écoute…

Avec ou Sans contact..
Mais comment aurions-nous pu imaginer l’an dernier que la 2ème partie de cette formule allait, un an plus tard, avec l’apparition d’une pandémie mondiale, devenir aussi tristement célèbre ! Une sorte de mot de passe, nécessaire pour entrer et pour sortir.
Aurions -nous pu imaginer une seule seconde nous retrouver au culte aujourd’hui dans une configuration pareille, assis sur des bancs, flanqués d’espaces « avec » et d’espaces « sans » ?

Cela étant, nous savons, il est vrai, pourquoi nous sommes dans cette situation, mais la question qui se pose, c’est qu’allons nous en faire ? Comment ne pas être « esclave » des masques et autres mesures ? Comment ne pas subir une contrainte, une règle ? Comment, au lieu de nous en plaindre, pouvons- nous en faire autre chose ?

Un récit de l’Evangile de Marc, au chapitre 5, nous invite à réfléchir.

21Jésus regagna l’autre rive en bateau,et une grande foule se rassembla auprès de lui. Il était au bord de la mer. 22Un des chefs de la synagogue, nommé Jaïros, arriva ; le voyant, il tomba à ses pieds 23et le supplia instamment : Ma fille est sur le point de mourir ; viens, impose-lui les mains, afin qu’elle soit sauvée et qu’elle vive ! 24 Il s’en alla avec lui. Une grande foule le suivait et le pressait de toutes parts. 25Or il y avait là une femme atteinte d’une perte de sang depuis 12 ans. 26Elle avait beaucoup souffert chez de nombreux médecins, et elle avait dépensé tout ce qu’elle possédait sans en tirer aucun avantage ; au contraire, son état avait plutôt empiré. 27Ayant entendu parler de Jésus, elle vint dans la foule, par-derrière, et toucha son vêtement. 28Car elle se disait : si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée ! 29Aussitôt sa perte de sang s’arrêta, et elle sut, dans son corps, qu’elle était guérie de son mal. 30Jésus sut aussitôt, en lui-même, qu’une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule et se mit à dire : Qui a touché mes vêtements ? 31Ses disciples lui disaient : Tu vois la foule qui te presse de toutes parts, et tu dis : « Qui m’a touché ? » 32Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela. 33. Sachant ce qui lui était arrivé, la femme, tremblant de peur, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. 34Mais il lui dit : Ma fille, ta foi t’a sauvée ;va en paix et sois guérie de ton mal.

Voilà Jésus, au milieu d’une foule qui l’entoure de part et d’autre et le presse…Une femme se détache de cette foule anonyme : suivons-la d’un peu plus près.
Cette femme souffre d’une double exclusion : d’une part, celle d’être femme (la prière du juif pieux à cette époque était : «merci mon Dieu de m’avoir fait ni athée, ni femme ») et d’autre part celle de souffrir d’une maladie que la société et les règles religieuses associaient à l’impureté par excellence. Sa maladie la mettait donc à l’écart des autres, de tous les autres. Elle n’avait pas le droit de paraître en public. Le Temple lui était interdit. Si elle touchait quelqu’un, elle rendait celui-ci impur.  Chaque chose à sa place. Le sang doit couler dans les veines et non pas à l’extérieur, un point c’est tout, et tant pis pour ceux qui dans la vie n’ont pas de veine.
Ainsi, pour cette femme, la vie était tout entière faite d’exclusion, de souffrance et de solitude. Toujours en alerte rouge. Rouge sang. Sans fin. Une vie sans contact. Confinée dans le malheur et l’isolement.On apprend par l’évangéliste Marc qu’elle avait consulté des tas de médecins et dépensé tout son argent. Sans résultat. Sans contact.
Non seulement elle est ruinée mais elle est plus que jamais malade : sa situation s’est même « empiré » nous dit-on. Non seulement elle perd son sang mais aussi sa vie sociale, sa dignité. C’est l’hémorragie de tout espoir de guérison.

Cette femme ne connait pas Jésus, elle n’ a jamais eu la chance de le rencontrer -et comment aurait-elle pu, dans sa vie d’exclue à perpétuité ? Mais, nous dit-on, elle a entendu parler de lui. Alors ?
Alors, elle y va quand -même. Car elle n’a plus rien à perdre. Qui l’amènera vers Jésus ? Qui lui facilitera l’accès vers lui  ? Personne. La foule est compacte, dense et « presse Jésus de toutes parts » précise l’évangéliste Marc.
Impossible d’arriver jusqu’à lui. Jésus lui-même est encerclé, enfermé dans les Filets de la Foule. Et cette femme, voyez-vous, n’a aucune chance de rencontrer Jésus, de voir son visage. Encore moins de lui parler ! Mais comme elle perd son sang, ses économies et son espoir, elle n’a plus rien à perdre parce qu’elle a déjà tout  perdu.

Dans cette foule impersonnelle, froide, compacte, elle passe inaperçue. Sa maladie, son malheur, sa vie sans contact est invisible pour les autres. Une femme sans nom…mais son anonymat va être sa dernière chance. La seule et l’unique. Sa liberté intérieure est tout ce qui lui reste. En effet, inexistante, transparente aux yeux des autres, elle est, malgré tout cela, libre. Personne n’a pu lui voler son âme. Rien ni personne ne peut l’empêcher de se frayer un passage à travers cette foule. Ni sa maladie, ni les lourds préjugés de son temps. Alors, cette femme, considérée comme une intouchable, transgresse les gestes barrières imposées par la Loi, la culture et la religion de son temps. Elle franchit la frontière et se faufile à travers  la foule. L’évangéliste nous fait même entrer dans l’ intimité de ses pensées : «ayant entendu parler de Jésus, elle vint dans la foule, par-derrière, et toucha son vêtement.Car elle disait : Si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée ! »

Privée de la possibilité d’un face à face personnel avec Jésus, elle va cependant réussir à passer du « sans contact » à la rencontre. Du sang qui exclut  à l’espoir de guérir qui inclut …la vie avec les autres. De quelle manière ? En touchant le bord de son vêtement. Ainsi, elle va approcher Jésus sans le mettre en danger, car prisonnière des préjugés de son temps, elle se juge elle -même impure. Elle va donc toucher Jésus indirectement. Elle va l’effleurer. C’est que cette femme a du tact ! Elle va, avec délicatesse, effectuer un contact «sans contact ». Elle va toucher Jésus pour qu’il soit touché à son tour, au plus profond de son cœur. « Aussitôt sa perte de sang s’arrêta, et elle sut, dans son corps, qu’elle était guérie de son mal. »Résultat : non seulement la femme ne contamine pas Jésus mais elle est guérie : c’est une sorte une contamination à l’envers !
«Jésus s’aperçut qu’une force était sortie de lui ». Ce n’est pas une force qu’il perd, mais une force qu’il donne. Toute -puissance du don ! Jésus ne garde rien pour lui.
Nous voilà au cœur de l’Evangile que l’on pourrait résumer par cette devise venue d’Orient : « L’amour qui n’est pas donné est perdu ».

Dans cette rencontre, Jésus lui-même est touché, dans les deux sens du mot : « il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela. Son attitude est extraordinaire d’intensité et d’amour. La force de son regard conduit la femme, toute tremblante, à venir vers lui , se jeter à ses pieds et à lui dire « toute la vérité »
Que lui a t-elle raconté ? Personne ne le sait. Cela ne nous regarde pas. C’est la vérité de sa vie, de son histoire. Dans l‘intimité d’un face à face avec le Christ.  Car finalement, la vraie question n’est pas de vivre « avec ou sans contact  » mais : de vivre avec ou sans le Christ.
Amen

Titia Es-Sbanti

 

Prédication pour le culte de reprise après le confinement, paroisse du Mas des abeilles, le 6/06/2020.